mardi 3 janvier 2012

Je mange donc j'adhère !

En l’espace d’une vingtaine d’année, la vision de la cuisine domestique a progressivement changé dans l‘imaginaire collectif. Il semblerait que l’on soit passé d’une activité routinière et contraignante à une activité de loisir voire d’épanouissement. Ce changement de perception entre une cuisine contrainte et une cuisine plaisir touche, comme l’on pourrait s’y attendre, une population relativement jeune, urbaine et diplômée du supérieur.

Une étude du CREDOC publiée en 2008  fait état d’un véritable engouement pour l’activité culinaire domestique. Cette étude met en avant que cuisiner est un bon moyen de maîtriser son alimentation tout en permettant de faire des économies. Maîtriser son alimentation c’est acheter des produits frais et pouvoir les préparer soi-même, c’est être l’unique intervenant dans la transformation des produits que l’on consomme. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, les crises alimentaires relayées par les médias ont beaucoup ébranlé la relative confiance du public à l’encontre de l’industrie agro-alimentaire. Cette dernière est alors apparue comme peu soucieuse de la qualité alimentaire fournie à ses clients. En réaction à cette situation, la filière de l’agriculture biologique a commencé à prendre de l’essor, des mouvements de consommation alternative ont vu le jour et l’industrie agro-alimentaire a elle-même commencé à diversifier son activité en lançant des gammes estampillées « agriculture biologique ». On peut ajouter à cela la notion de protection de l’environnement à laquelle chacun aujourd’hui est confronté. On demande aux personnes de se responsabiliser face à leur consommation d’eau, d’énergie et il en va de même pour le choix de son alimentation ; je consomme des légumes et des fruits de saison, je consomme des aliments produits localement, je privilégie les produits ayant un faible indice carbone.
L’individu culpabilisé est placé devant cette expression de Claude Fischler, « je suis ce que je mange » . Cette expression qui initialement renvoie plutôt à une notion d’incorporation alimentaire renvoie à la notion de consomm'acteur ou s’alimenter devient un acte responsable et solidaire ». Des associations de défense des Droits des Palestiniens diffusent sur Internet un listing d’aliments à boycotter parce qu’ils sont produits en Israël et que par conséquent leur consommation viendrait alimenter le pouvoir de répression. Si je mange un avocat israélien, suis-je alors complice de l’action israélienne en Palestine ? Cet exemple est un cas peut être trop extrême mais l’émergence et l’essor de la filière des produits issus de l’agriculture biologique se sont produits grâce à une adhésion massive et croissante d’une partie de la population à ce mode de production. Le choix d’une alimentation à la fois plus saine et plus respectueuse de l’environnement a favorisé l’agriculture biologique. Ces deux exemples ont des motivations différentes mais ils montrent qu’il existe un processus d’identification liée à l’alimentation et à la façon de s’alimenter.

Les modes culinaires et l’engouement généralisé pour la cuisine suivent à peu près le même schéma de développement. Pour l’individu, cuisiner est l’expression de sa manière de consommer. Au début des années 2000, la ville de Paris a vu le nombre de restaurant japonais s’accroître de manière très rapide. Il s’agissait alors d’une mode qui s’était déjà produite dix ans plus tôt à New York. Aujourd’hui, les amoureux de sushis les préparent chez eux. La cuisine japonaise n’est pas passée de mode mais elle ne représente plus une attraction culinaire inédite et courue. Après avoir fait des émules à New York et Paris, il semblerait que le phénomène gagne l’Alsace . On peut donc dire qu’il existe des modes dans les courants culinaires. Dîner dans le dernier restaurant à la mode conseillé dans le guide du Fooding, se mettre à faire des cupcakes à la maison, essayer d’obtenir une place pour le prochain dîner clandestin à Paris… la cuisine devient un phénomène de mode à laquelle les individus s’identifient. Le refus de fréquenter les fast-foods, privilégier les petits restaurants intimistes encore peu connu ou fréquenter les caves tournées vers le vin bio et naturel sont des choix qui découlent d’une adhésion à un style de vie ou comme le définit Gervasi : « les choix ne sont pas faits au hasard, mais socialement contrôlés, et reflètent le modèle culturel au sein duquel ils sont effectués. On ne produit ni ne consomme n’importe quels biens : ils doivent avoir quelque signification au regard d’un système de valeurs. »

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